Éditorial 23 – LITTÉRATURE ET FÉMINISME : QUEL(S) REGARD(S) ?

L’articulation entre féminisme et littérature constitue aujourd’hui un champ central de réflexion dans les études critiques, notamment dans les contextes postcoloniaux. Plus qu’un simple espace esthétique, la littérature apparaît comme un lieu de production, de circulation et de contestation des discours relatifs à la condition des femmes. Dans les sociétés marquées par l’esclavage, la colonisation et leurs prolongements contemporains, la littérature contribue activement à la production de savoirs sur les réalités féminines. Dans cette optique, ce numéro de Legs et Littérature s’organise autour de la question suivante : dans quelle mesure la littérature ne se limite-t-elle pas à représenter la condition des femmes, mais participe-t-elle également à la construction historique et politique du féminisme comme champ de savoir et d’action ?

En effet, une telle interrogation suppose le dépassement d’une conception strictement institutionnelle du féminisme. Il convient d’interroger les modalités selon lesquelles l’écriture littéraire rend visibles des expériences féminines. Bien avant l’organisation de mouvements structurés, les femmes ont développé des formes multiples de résistance, de prise de parole et d’action témoignant d’une conscience aiguë de leur condition. Nous faisons l’hypothèse que la littérature ne se limite pas à représenter la condition des femmes, mais qu’elle est un espace de production de savoirs féministes à part entière, car les « œuvres [littéraires] nous parviennent au cœur de notre vie, avec nos questions, avec nos attentes »[1] souligne Marielle Macé qui, d’une part, croit que la littérature, comme « « aventure esthétique » permanente, […] engage tous nos gestes, toutes nos rencontres, toutes les formalités du vivre »[2] et de l’autre côté, considère « l’expérience de la littérature comme l’engagement d’authentiques « formes de vie » »[3]. Dans les contextes marqués par la colonialité, elle agit comme un lieu critique capable de contester les régimes dominants de représentation[4] et de reconfigurer les subjectivités. Cela est d’autant plus vrai que le féminisme s’inscrit dans une longue histoire de résistances et de prises de parole féminines, généralement silenciées[5].

Barbara Christian[6] souligne à juste titre que les femmes ont eu recours à la poésie, au chant, au roman et à l’autobiographie pour penser leurs expériences et exprimer leurs visions du monde. Revenir aux textes littéraires des féminismes noirs, longtemps invisibilisés, permet non seulement de relativiser le primat de la théorie, mais aussi de reconnaître la fécondité des œuvres littéraires comme lieux de production de savoir. Cette perspective peut être éclairée par des figures historiques de résistance féminine, telles qu’Anacaona, luttant contre l’envahissement de son caciquat sur l’île d’Ayiti par les Espagnols en 1492, dont le parcours permet de penser le féminisme comme une praxis antérieure à sa formalisation théorique. La relecture de l’Antiquité grecque, à partir des figures d’Agnodice[7] et d’Hypatie d’Alexandrie[8], permet aussi de réfléchir sur les dynamiques de transgression par lesquelles certaines femmes ont investi des espaces de savoir et de pouvoir, participant ainsi à la mise en tension des dispositifs de domination masculine. Plutôt que d’en proposer une liste exhaustive, il convient de souligner la persistance de ces dynamiques dans des contextes variés.

En Haïti, la Ligue féminine d’action sociale en 1934, tout en se définissant comme « un mouvement d’amélioration sociale »[9] entretenait un rapport étroit avec la production littéraire. Les œuvres telles que Cruelle destinée et Blanche négresse de Cléante D. Valcin ou Le Joug d’Annie Desroy ainsi que les pièces de théâtre de Jeanne Pérez, Marie-Thérèse Colimon-Hall et Paulette Poujol-Oriol illustrent cet engagement. Militantes et dirigeantes de la Ligue féminine d’action sociale, ces autrices ne se contentent pas de représenter la réalité, elles en proposent une lecture critique.

Dans leurs écrits, ces femmes abordent l’occupation américaine et mettent en scène des figures féminines confrontées à des enjeux raciaux, néocoloniaux, et patriarcaux complexes au quotidien[10]. Par ailleurs, en 1938, Jeanne Pérez fonde la revue La Semeuse, également maison d’édition afin de mettre à la disposition des femmes un espace propre à la diffusion de leurs écrits. Ces productions mettent en lumière le rôle central des supports littéraires et médiatiques dans la formation de contre-publics féminins, au sens de Nancy Fraser[11], en offrant un lieu autonome d’élaboration de discours alternatifs sur les femmes et par les femmes. Cette dynamique est d’autant plus significative que les processus réflexifs enclenchés par ces travaux ont conduit à une définition du féminisme dans le contexte haïtien durant cette période. Marie Thérèse Poitevin, membre de la Ligue l’avait défini comme : « l’effort coalisé de la femme pour l’amélioration du sort de la femme »[12].

Cependant, cet engagement s’est accompagné de coûts importants. L’agression brutale d’Yvonne Hakime-Rimpel[13] en 1958 illustre les risques encourus par les femmes engagées dans la sphère publique. Malgré ces violences, le lien entre littérature et féminisme ne se rompt pas. Au contraire, il se transforme, notamment sous la dictature des Duvalier où l’écriture devient un espace de résistance symbolique. Dans cette dynamique, l’œuvre de Marie Vieux-Chauvet occupe une place singulière. Elle articule critique politique et exploration des subjectivités féminines, révélant ainsi les mécanismes de domination à l’œuvre dans la société haïtienne, notamment dans sa trilogie Amour, Colère et Folie et Les Rapaces. Parlant de l’œuvre de Vieux-Chauvet, Joëlle Vitiello explique : « Chauvet elle-même, dont on peut lire l’œuvre comme une sorte d’initiation des prises de conscience citoyennes, politiques et féministes, verra son œuvre réduite au silence[14]. Si Chauvet ne participe pas directement à une organisation […] elle recrée la tentative d’insurrection et la circulation des idées révolutionnaires de la jeunesse haïtienne engagée des années quarante dans son premier roman Fille d’Haïti (1954), mais elle construit aussi dans toute son œuvre fictive des personnages de femmes qui s’engagent et occupent un rôle dans la circulation d’idées émancipatrices pour l’ensemble de la société. Ses personnages féminins confrontent aussi bien un prêtre vaudou qu’un tortionnaire et elle nous donne à entendre leurs voix comme leurs silences »[15].

Dans les décennies suivantes, d’autres autrices prolongent cette réflexion. Les écrits de Nadine Magloire, Le Mal de vivre (1967), Le Sexe Mythique (2014), Autopsie in Vivo (2009) et Autopsie in Vivo. La suite (2010), introduisent la question du plaisir féminin, ouvrant un champ encore marginalisé dans la littérature haïtienne. De même, les œuvres de Paulette Poujol-Oriol (1926-2011) interrogent la prostitution et le corps des femmes dans un contexte de vulnérabilité sociale. Les romancières telles que Marie-Célie Agnant[16], Évelyne Trouillot[17] proposent des récits qui décentrent l’histoire nationale en réhabilitant les voix féminines[18]. Si, en Haïti, l’articulation entre littérature et féminisme prend des formes singulières, elle ne saurait être envisagée comme une exception. Elle constitue plutôt un point d’entrée heuristique pour appréhender la manière dont les liens entre production littéraire et pensée féministe participent activement à l’élaboration, la circulation et la reconfiguration de ces savoirs.

Dans les traditions européennes, la littérature féministe s’est constituée autour d’une interrogation des conditions matérielles et symboliques de l’écriture des femmes. Cette tradition a donné lieu à une réflexion continue sur les relations entre subjectivité, langage et pouvoir. Par exemple, à Londres, en 1929 Virginia Woolf, avec Une Chambre à soi, met en évidence les conditions matérielles de possibilité de l’écriture féminine. En France, la publication en 1949 de Le Deuxième sexe [19] de Simone de Beauvoir constitue un moment déterminant. Cet ouvrage ne se limite pas à une analyse philosophique : il participe à une reconfiguration des catégories de pensée à partir desquelles la condition féminine est appréhendée. Notons également, l’œuvre de Violette Leduc dont La Bâtarde s’inscrit dans le prolongement des réflexions féministes portées par ce livre. Fondée en grande partie sur une expérience autobiographique, l’œuvre de Leduc explore les dimensions les plus intimes de l’existence des femmes : le sentiment d’exclusion, la honte, le désir, mais aussi la quête de reconnaissance et la construction de soi. Par ailleurs, son écriture révèle également la capacité des femmes à résister aux normes imposées et à se réapproprier leur subjectivité. En outre, en France, le compagnonnage entre littérature et féministe s’affirme avec l’œuvre de Monique Wittig (1969) – théoricienne du féminisme lesbien –notamment son roman révolutionnaire Les Guérillères[20].

En Espagne, Lidia Falcón et Carmen Alcalde fondent en 1976, Vindicación, « la revue phare du féminisme espagnol de deuxième vague » [21]  afin, d’une part, d’écrire l’histoire des luttes menées par leurs prédécesseures dont le régime franquiste avait oblitéré et, d’autre part, servir de lieu de transmission de cet héritage à leurs contemporaines tout en donnant la voix à leur parole. Garrido Y Saez précise que « le magazine, dont le titre rend hommage à l’œuvre pionnière de la féministe Mary Wollstonecraft, se veut pluriel et cosmopolite puisqu’une place de choix est réservée aux divers courants féministes occidentaux »[22]. Pour pouvoir mettre en relief cette pluralité et ce cosmopolitisme, son engagement s’est donc décliné « sur de nombreux thèmes comme l’accès au divorce, l’égalité au travail ou les violences faites aux femmes »[23].

Sur le continent africain, la tradition féministe interroge les structures sociales telles que la polygamie ou la dot, tandis qu’aux États-Unis d’Amérique, elle met en lumière l’imbrication du racisme et du sexisme. Dans la Caraïbe, elle s’inscrit dans une mémoire post-esclavagiste marquée par la violence et la dépossession. En effet, les écrits et œuvres de romanciers tels Ousmane Sembène (1923-2007) et Abdoulaye Sadji (1910-1961) et de romancières telles Mariama Ba (1929-1981), Ken Bugul (1947) et Buchi Emecheta (1944-2017) amenaient des réflexions situées sur la polygamie, la dot, l’excision et le colonialisme. Dans ce mouvement, l’essai d’Awa Thiam, La Paroles aux négresses[24], a constitué un tournant dans la divulgation de la parole des femmes de ce continent à l’échelle internationale.

Aux Antilles comme aux États-Unis, les œuvres des femmes noires questionnent de manière singulière leur condition inscrite dans une mémoire post-esclavagiste profondément marquée par la violence et la dépossession. En témoignent entre autres L’œil le plus bleu[25] et Sula[26] de Toni Morisson et Les Femmes de Brewster Place de Gloria Naylor[27]. Dans la Caraïbe francophone, les œuvres de Maryse Condé (1934-2024)[28] et Gisèle Pineau[29] proposent également des pistes pour penser la condition des femmes dans les sociétés post-esclavagistes. Elles montrent que la littérature constitue un espace d’élaboration de mémoires alternatives et de relecture critique des héritages historiques. Malgré ces avancées, il convient de souligner que les mécanismes institutionnels continuent de reproduire des normes patriarcales. La littérature elle-même n’échappe pas à ces logiques de pouvoir, ce qui rend d’autant plus nécessaire une lecture analytique des textes. Ces contributions montrent que la littérature féministe est indissociable d’une analyse des systèmes de domination intersécants. D’une part, elles mettent en évidence le fait que l’écriture constitue un espace de production de savoirs situés inscrit dans des contextes culturels spécifiques, et, d’autre part, elles permettent de penser les articulations entre genre, sexualité, race, culture et pouvoir.

C’est dans cette perspective critique que s’inscrit le présent numéro de Legs Littérature. Lire la littérature à partir d’un engagement féministe apparaît ainsi comme un levier essentiel pour reconnaître la place des femmes dans l’histoire des idées et dans le champ littéraire. Lire et écrire les littératures autrement avec un regard décentré du paradigme masculin devient une urgence pour repenser le rapport à la création et s’affranchir de toutes tendances impériales dans l’institution littéraire. En Haïti, nonobstant le traitement magistral de la question des violences sexuelles par Justin Lhérisson[30] au début du 20e siècle, et plus tard de la prostitution féminine par Jacques Stephen Alexis[31], « l’histoire de la littérature haïtienne nous renseigne que la construction du personnage féminin par les hommes répond à des stéréotypes et à des constructions sociales, des idées reçues. […] La construction de la figure et du personnage féminins par les hommes répond aux idées héritées du système colonial »[32]. C’est à juste titre qu’Évelyne Trouillot « pense qu’il est essentiel de rappeler que c’est un combat qui a favorisé l’entrée des femmes dans la littérature »[33]. C’est dans la continuité de ce combat que s’inscrit le vingt-troisième numéro de Legs et Littérature qui entend montrer l’intersection entre littérature et féminisme et interroger les dispositifs d’introduction et les stratégies d’opérationnalisation du discours féministe dans la littérature afin de décrypter la parole des femmes dans la fiction contemporaine. Il s’agit de chercher à (faire) comprendre ce que cette parole évoque et révèle de la condition des femmes et du monde. En quoi le féminisme a-t-il favorisé ou permis l’éclosion entre autres de nouvelles pratiques et théories littéraires ? Ou encore en quoi la littérature a-t-elle contribué à l’avancement du féminisme en tant qu’idéal politique ? À partir de réflexions priorisant des interprétations et examens en fonction d’approches pluridisciplinaires, les contributeurs et contributrices explorent les questions à partir de trois principaux axes.

Le premier axe, intitulé « Littérature(s), féminisme(s) et sexualité(s) », interroge la manière dont la littérature féministe s’approprie la question sexuelle comme lieu de reconfiguration des rapports de pouvoir. Il s’agit d’analyser comment l’écriture, en articulant expérience intime et fiction, construit des représentations du corps qui mettent à l’épreuve les normes de genre et les régimes de domination. À la croisée des approches intersectionnelles, postcoloniales et queer, les contributions examinent les conditions dans lesquelles ces mises en récit participent à la déconstruction des imaginaires patriarcaux, tout en ouvrant et/ou en questionnant de nouvelles formes de subjectivation.

Dans le premier texte qui ouvre le volume, intitulé « Un féminisme situé : l’expérience intime comme résistance dans Persépolis de Marjane Satrapi », Touria Uakkas montre la manière dont Satrapi inscrit le récit autobiographique dans une perspective critique où s’articulent enjeux féministes et postcoloniaux. En mobilisant l’esthétique de l’intime comme dispositif politique, l’œuvre déconstruit à la fois les logiques patriarcales et les imaginaires orientalistes, tout en donnant à voir des formes d’agentivité situées. Elle participe ainsi d’un féminisme intersectionnel où l’expérience individuelle devient le lieu d’une réflexion sur les rapports de pouvoir à l’échelle globale.

Dans le deuxième article, « Fiction et féminisme en (en)jeux : Politique de l’humour et écriture de la violence dans Phallers de Chloé Delaume », Réda Bejjtit révèle que ce texte s’inscrit dans une poétique expérimentale où la fiction fonctionne comme un dispositif argumentatif articulant utopie féministe et subversion des rapports de domination. En mobilisant une esthétique qui se nourrit de références à Valérie Solanas, Virginie Despentes ou Renée Vivien, Bejjtit soutient que dans Phallers l’auteure redéfinit la figure de la victime et construit une sororité performative fondée sur l’empuissancement. L’humour et la violence y sont reconfigurés comme des opérateurs politiques inscrits dans une logique d’émancipation radicale et de contestation des normes patriarcales.

L’article de Pierre Suzanne Eyenga Onana qui clôt le premier axe propose une analyse des stratégies discursives par lesquelles le féminisme africain déconstruit la réification de la jeune fille ouest-africaine dans Rebelle de Fatou Kéïta. En mettant en évidence l’émergence de nouvelles formes de subjectivation féminine tout en s’appuyant sur l’éthopoétique féministe d’Alice Salomé Ngah Ateba, le chercheur atteste qu’une telle démarche, envisagée comme un cadre d’action, n’a d’autre visée que la transformation des conditions sociales des femmes par la remise en cause des normes patriarcales. L’article s’organise autour de la déconstruction de l’essentialisme, de la réappropriation du corps féminin et de la redéfinition du féminisme dans une perspective de recomposition des rapports sociaux.

Le deuxième axe, « Fiction, genre et agentivité féminine », scrute les modalités par lesquelles les écritures contemporaines construisent, déplacent et réaffirment les formes d’agentivité des sujets féminins dans des contextes marqués par des contraintes sociales, politiques et symboliques. Les contributions mettent en lumière des stratégies narratives et poétiques de résistance telles que l’écoféministe, l’expérience de l’exil et du trauma, la parole collective féminine ou encore la question du désir face aux normes oppressives. Cet axe souligne ainsi la capacité de la fiction à produire des espaces de subjectivation et de contestation où s’élaborent des réenchantements de l’existence par la parole féminine.

D’abord, l’article de Peggy Fournier, intitulé « Vivre autrement : l’écopolitique féministe chez Gabrielle Filteau-Chiba » propose une lecture écoféministe de l’œuvre romanesque de Gabrielle Filteau-Chiba en appréhendant la forêt comme espace à la fois politique, poétique et communautaire. À travers sa trilogie Encabanée, Sauvagines et Bivouac, puis Hexa, cet article explore comment la fiction érige des paradigmes alternatifs fondés sur l’immanence, l’adelphité et la résistance aux logiques capitalistes prédatrices. Structurée autour des axes « habiter », « résister » et « inventer », l’analyse souligne la portée transformatrice de l’écriture dans un contexte de crise écologique et sociale. De son côté, Abdeslam El Adouni considère l’autofiction comme espace de subjectivation féministe et queer dans l’œuvre de Nina Bouraoui à partir de Garçon manqué, Poupée Bella et Mes mauvaises pensées. Dans sa réflexion, le critique établit comment l’écrivaine mobilise une écriture intime entre autobiographie et fiction pour discuter les normes de genre et de sexualité. À travers un « je » mouvant, la romancière, soutient-il, fait apparaître les modes de construction des identités sous l’influence notamment de l’histoire, la filiation et le désir. Partant de là, El Adouni appréhende l’autofiction chez Bouraoui comme une démarche pour penser un sujet fluide capable de rendre visibles les expériences marginalisées.

Sous la signature de Salma Fellahi, le troisième article propose une lecture du recueil Je franchis les barbelés de Souad Labbize en dévoilant la façon dont une poétique de l’objet ordinaire configure une cartographie symbolique de l’exil à l’intersection du matériel et du mémoriel. En mobilisant conjointement la sociologie des migrations et la psychanalyse du trauma, son travail éclaire l’articulation entre expérience subjective de la perte et logiques collectives de marginalisation. L’écriture poétique s’y affirme dès lors comme un espace de résistance et de réélaboration identitaire, où une voix féminine inscrit l’exil dans une mémoire partagée et politiquement signifiante.

Dans un tout autre registre, privilégiant plutôt l’histoire, la (socio)linguistique et l’analyse textuelle, Gabriel De Tournemire compare deux œuvres séparées de quarante-deux ans : L’excès-l’usine de Leslie Kaplan et Depuis toujours nous aimons les dimanches de Lydie Salvayre. Ces œuvres s’attaquent au système capitaliste et s’ancrent dans une expérience collective féminine, tout en adoptant des formes d’énonciation originales. Si Kaplan utilise le  « on » pour traduire une parole impersonnelle et fragmentée, Salvayre, au contraire, adopte le « nous », pour affirmer une parole collective affirmée, vivante et revendicatrice. Ainsi, le passage du « on » au « nous » marque, selon la chercheuse, l’évolution d’une parole minoritaire et impuissante à une voix collective forte, constituant un véritable contre-pouvoir féminin.

Dans le dernier article, Nhala Zid se penche sur Petit Harem de Gaston Costa pour faire ressortir le côté obscur et injuste de la religion comme système oppressif qui limite et entrave la liberté des femmes. Au prisme d’une approche historico-critique qui met en relief le contexte de création et la réception de l’œuvre, Zid examine le procédé narratif institué par l’auteur pour traduire le discours féminin et scénariser l’engagement féminin dans le récit de soi. Selon elle, l’œuvre de Costa s’inscrit dans un processus d’individuation et de libération de l’être au féminin dont le façonnement de l’identité ne peut se construire qu’à travers son émancipation et la revendication de son humanité.

Au travers de six articles, le dernier axe questionne la manière dont les écritures caribéennes, notamment haïtiennes, mettent en scène des subjectivités féminines confrontées aux héritages coloniaux, aux normes patriarcales et aux violences sociales, tout en élaborant des formes de résistance. Il s’agit de comprendre comment, à travers le corps, la sexualité, la mémoire et les récits, ces œuvres transforment l’intime en espace politique, déconstruisent les figures féminines marginalisées ou mythifiées et explorent des stratégies de survie et de réappropriation de soi. Dès lors, se pose la question de savoir comment ces écritures participent-elles à la construction d’un féminisme caribéen situé, capable d’articuler trauma, mémoire collective et émancipation.

Dans le premier article de la série, Nadève Ménard, propose de voir comment la sexualité, souvent située en marge des normes sociales, participe-t-elle au « sauvetage » des personnages ? De quoi ces derniers cherchent-ils à se libérer à travers elle ? Dans son étude axée sur l’œuvre de Kettly Mars, notamment les nouvelles « Théo et Michel » et « Barbie Blues » et les romans L’Heure hybride, Fado et Saisons sauvages, Ménard cherche à comprendre en quoi la sexualité comme espace intime devient-elle à la fois un lieu de partage avec l’autre et un vecteur d’affirmation de la liberté individuelle ? L’article suivant s’intéresse à une expression du féminisme caribéen, principalement dans l’œuvre de Gisèle Pineau, qui se déploie comme un espace de résistance, de mémoire et de transmission. Dans cette recherche, Stéphanie Célot se lance dans un vaste travail d’enquête pour appréhender le passage de l’intime au politique dans l’écriture de Pineau, lieu de transformation des expériences du racisme et du sexisme en une mémoire collective. Considérant l’engagement de la romancière comme une affirmation dans l’espace collectif, Célot questionne les modalités qui lui permettent d’articuler subjectivité, transmission transgénérationnelle et engagement collectif pour penser un féminisme caribéen relationnel, transnational et situé.

Dans cette même dynamique de la mémoire, Maëlle Zemirline focalise sa réflexion sur Marie Sainte Dédée Bazile, figure féminine de l’histoire haïtienne, pour révéler le rôle du genre et la construction des mythes comme enjeux de pouvoirs dans les récits nationaux haïtiens. L’essai de Zemirline dévoile comment Marie Sainte Dédée Bazile, dite Défilée-la-Folle, est transformée en figure symbolique dans l’historiographie haïtienne au prix de l’effacement de son rôle historique et de son agentivité politique. À travers les textes de Massillon Coicou et Octave Petit, les références mythologiques contribuent à construire une image genrée fondée sur la faiblesse, la folie et le sacrifice féminin, participant ainsi à la dépolitisation de son geste. La chercheuse prouve ainsi que ces représentations s’inscrivent dans une tension entre effacement du féminin et tentatives contemporaines de réhabilitation de son rôle dans la construction nationale haïtienne. En proposant un compte rendu comparatif des romans Humus de Fabienne Kanor et Cent vies et des poussières de Gisèle Pineau, Urbain Ndoukou-Ndoukou élabore une critique des modalités de reconfiguration de la mémoire de l’esclavage dans la littérature féministe caribéenne contemporaine à partir du corps féminin. Son article est intéressant à divers points de vue dans la mesure où il présente les violences historiques – particulièrement celles à portée sexuelle et reproductive – comme le support d’une subjectivité féminine empreinte de dépossession, mais aussi marquée par des formes de résistance. Considérant les dispositifs narratifs polyphoniques, fragmentaires et spectrales mis en œuvre par Kanor et Pineau, Ndoukou-Ndoukou soutient que ce prisme leur permet de concevoir une véritable contre-archive féminine dotée du pouvoir de restituer les voix effacées ou invisibilisées par l’histoire coloniale.

Sous des angles différents, les deux derniers articles explorent les questions de soin, de liberté et de reconstruction de soi comme quête, protection et reconstitution de soi. En prenant comme fil conducteur le roman Breath, Eyes, Memory d’Edwidge Danticat, Sokhna Mbathio Thiaw se penche sur un examen du doubling comme mécanisme de survie face au traumatisme. Elle montre que le care, bien qu’orienté vers la protection, peut aussi perpétuer la souffrance. À travers trois générations de femmes de la famille Caco, elle examine des pratiques comme le testing, ainsi que les cauchemars, l’intimité, le suicide et l’automutilation susceptibles de traduire une dissociation psychique liée au traumatisme, notamment celui du viol et des normes de chasteté. L’étude relève aussi que ces manifestations constituent à la fois des réponses à la douleur et des tentatives de libération, révélant une quête de reconstruction et de liberté. Le dernier article, signé Dieulermesson Petit Frère et consacré à l’écriture de Kettly Mars, s’intéresse aux procédés de scénarisation du corps féminin dans son œuvre pour subvertir les normes sociales. Dans son propos, Petit Frère avance que l’œuvre de Mars constitue une plaidoirie visant l’émancipation et la libération de la femme du système patriarcal oppressif. Sa recherche qui se présente comme un véritable travail d’enquête sur les héroïnes des romans Fado et Je suis vivant défend la thèse selon laquelle les normes, compte tenu de leur aspect conservateur, impactent les rapports sociaux et se répercutent sur le corps féminin, terrain fertile de l’exercice du pouvoir. En mettant le projecteur sur les formes de sexualité à l’œuvre dans ces deux romans, l’article met en exergue les formes de résistance adoptées par les héroïnes pour s’opposer à l’hétéronormativité et reconquérir leur corps.   

Outre ces axes, le numéro comprend trois entretiens conduits avec Sabine Lamour, Georges Eddy Lucien et George Arnauld. L’entretien avec Sabine Lamour permet de saisir le lien intime entre féminisme et littérature dans le contexte haïtien, tout en mettant en lumière son potentiel heuristique pour l’analyse du social. Georges Eddy Lucien propose, pour sa part, un regard d’historien sur le féminisme en Haïti. Enfin, George Arnauld, en tant qu’actrice majeure du féminisme martiniquais et coordinatrice de l’organisation Culture Égalité, revient sur ses liens de longue date avec les féministes haïtiennes, dans une perspective caribéenne.

La rubrique Lectures comprend quatre comptes rendus de romans. Il s’agit de Mémoire errante de Jan J. Dominique, Les Chemins de Loco-Miroir de Lilas Desquiron, Rosalie l’infâme d’Évelyne Trouillot et Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie. La partie Créations compte cinq textes dont des poèmes de Cherlie Rivage et des extraits de la correspondance que Marie Vieux-Chauvet a entretenue en 1969 durant son exil à New York avec la romancière Nadine Magloire.

Se présentant comme une exploration des dynamiques qui mettent l’emphase sur la manière dont la littérature procède à une scénographie des savoirs, des luttes et de la pensée féministes, ce numéro de Legs et Littérature offre une vision étendue pour comprendre les diverses facettes du ou des féminismes dans son rapport avec l’ordre politique dominant. Les différentes contributions proposent à partir de perspective unique fournie par le texte littéraire des clés pour comprendre la complexité des liens entre le politique, le vécu et le discours féministes. Le corps féminin étant le lieu par excellence de répercussion du politique, il importe de s’interroger sur les formes de résistance et les stratégies d’opposition susceptibles d’éclater les cadres idéologiques répressifs incarnés par le politique. C’est dans ce cadre que s’inscrit ce volume sur le compagnonnage du texte littéraire et de la pensée féministe, mettant ainsi à notre disposition des outils essentiels pour déchiffrer la nature de la condition humaine.

Sabine Lamour, Ph.D et Dieulermesson Petit-Frère, Ph.D

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[1] Raphaël Baroni et Antonio Rodriguez, « La lecture, les formes et la vie : Entretien avec Marielle Macé », Études de lettres, no1, 15 mars 2014, p. 166. Consulté le 9 mai 2023. <https://doi.org/10.4000/edl.619>.

[2] Ibid., p. 166.

[3] Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, Paris, Gallimard, 2022, p. 24.

[4] Cf. Mario Vargas Llosa, Éloge de la lecture et de la fiction, Paris, Gallimard, 2011. Dans ce texte qui est son discours de réception du Prix Nobel de littérature prononcé à Stockholm, le 7 décembre 2010, il a mis l’accent sur les pouvoirs de la lecture et de l’écriture, donc de la littérature, et les moyens qu’elle offre pour s’attaquer à l’obscurantisme et les régimes oppressifs, sa manière de contribuer à la construction et le façonnement d’un art de vivre. À la page 17 de son essai, il affirme que « la littérature crée une fraternité à l’intérieur de la diversité humaine et éclipse les frontières érigées entre hommes et femmes par l’ignorance, les idéologies, les religions, les langues et la stupidité ».

[5] Cf. Sabine Lamour, Imaginer le féminisme haïtien : enjeux théoriques et épistémologiques, Port-au-Prince, Editions Charesso, 2025.

[6] Cf. Barbara Christian, « The Race for Theory »,Feminist Studies, vol. 14, n°1, Spring 1988, pp. 67-79.

[7] il était interdit aux femmes et les esclaves d’étudier la médecine pour devenir médecins ou sages-femmes. Contre toute attente, Agnodice a pu trouver le moyen d’enfreindre cette règle. En se travestissant en homme, elle a pu étudier et pratiquer la médecine jusqu’à obtenir sa notoriété et porter les législateurs à modifier la loi en levant l’interdiction.  Cf. Hélène Soumet, Insoumises et conquérantes – Travesties pour changer le cours de l’Histoire, Paris, Dunod, 2021, pp. 82-88.

[8] Henriette Harich-Schwarzbauer, « Hypatie d’Alexandrie », Clio, no35, 2012, [en ligne], 1er mai 2014. Consulté le 12 avril 2026. <http://journals.openedition.org/clio/10575 ; DOI : https://doi.org/10.4000/clio.10575>

[9] Madeleine Sylvain-Bouchereau, Haïti et ses femmes. Une étude d’évolution culturelle, Port-au-Prince, Fardin, 1957, p. 87.

[10] Myriam J. A. Chancy, Framing Silence: Revolutionary Novels by Haitian Women, Rutgers University Press, 1997.

[11] Nancy Fraser, Qu’est que la justice sociale, Paris, La découverte, 2011.

[12] Marie Thérèse Poitevin, « Le féminisme », Frantz Voltaire (éd.), Pouvoir noir en Haïti, Montréal, CIDIHCA, 1946, pp. 313-314.

[13] Cf. Jasmine Claude Narcisse, « Femmes d’Haïti : Yvonne Hakim-Rimpel », Haïti Culture, 2005. Consulté le 25 mars 2022. <https://www.haiticulture.ch/yvonne_hakim-rimpel.html>.

[14] Pour une version détaillée de l’histoire de la publication et de la disparition de la trilogie de Marie Vieux Chauvet, Amour, Colère, Folie, consulter l’article de Thomas Spear, « Marie Chauvet: The Fortress Still Stands. ».

[15] Joëlle Vitiello,  « Le bruit des femmes haïtiennes : écrivaines et militantes », Women in French Studies, numéro spécial, 2019, p. 216. <https://repository.lib.fsu.edu/islandora/object/fsu:722937/datastream/PDF/view> consulté le 10 avril 2026.

[16] Marie Célie-Agnant, Femmes au temps des Carnassiers, Montréal, Remue-Ménage, 2015.

[17] Évelyne Trouillot, Rosalie l’infâme, Paris, Dapper, 2003 ; Désirée Congo, Port-au-Prince, L’Imprimeur II, 2020 et Sara Sans-Souci, Montréal, CIDIHCA, 2025.

[18] À noter que Kettly Mars et Marie-Célie Agnant ont participé et contribué par leur engagement auprès du centre de recherches haïtien sur les femmes, Enfofanm. (Vitiello, 2019).

[19] Delphine Gardey, Monique Meron, « Re-lire Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir », Travail, genre et sociétés, nº 20, vol. 2, 2008, pp. 151-153. <https://doi.org/10.3917/tgs.020.0151>. Consulté le 14 décembre 2024.

[20] Monique Wittig, Les guérillères, Paris, Minuit, 1969.

[21] Victoria Garrido y Saez, « Écrire pour reconquérir son corps Le discours de l’intime dans la revue espagnole Vindicación Feminista », Cahiers Sens public, n° 30, 2022, p. 226.

[22] Ibid., p. 230.

[23] Ibid.

[24] Awa Thiam, La paroles aux négresses, Paris, Denoël, 1978.

[25] Toni Morisson, L’Œil le plus bleu [trad. Jean Guiloineau], Paris, Christian Bourgeois, 1994. [The Bluest Eye, 1970].

[26] Toni Morisson, Sula [trad. Pierre Alien], Paris, Christian Bourgeois, 1992. La version originale est parue en 1973.

[27] Gloria Naylor, Les Femmes de Brewster Place [trad. Claude Bourguignon], Paris, Belfond, 1987. [The Women of Brewster Place, 1982]

[28] Maryse Condé, La parole des femmes : essai sur les romancières des Antilles de langue française, Paris, L’Harmattan, 1979.

[29] Gisèle Pineau, Morne Capresse, Paris, Mercure de France, 2008.

[30] Cf. Justin Lhérisson, Zoune chez sa ninnaine, Port-au-Prince, Fardin 1993.

[31] Jacques Stephen Alexis, L’Espace d’un cillement, Paris, Gallimard, 1959.

[32] Wébert Charles, « Être femme au temps des dictatures », Legs et Littérature no 3, 2013, p. 4.

[33] Dieulermesson Petit Frère, « La persistance de l’écriture. Entretien avec Évelyne Trouillot », Legs et Littérature no3, 2014, p. 108.

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Pour citer cet article : Sabine Lamour, Dieulermesson Petit Frère, « Littérature et féminisme : quel(s) regard(s) ? », Legs et Littérature no23, 2026, pp. 7-22.

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