Nadine Magloire nous a quittés

Nous avons appris avec beaucoup de peine le décès de la romancière et nouvelliste Nadine Magloire en cette fin d’année 2021 à Montréal. Née en 1932 à Port-au-Prince, fille de la musicienne Carmen Brouard, sœur du poète Carl Brouard, et de Jean Magloire, journaliste et homme politique, elle a grandi dans un environnement d’intellectuels et d’artistes. Elle a fait des études au Centre d’Études de la radiodiffusion-télévision française à Paris et a suivi des cours à l’École Normale Supérieure à Port-au-Prince. Depuis 1979, elle s’installe à Montréal.

Auteure du premier roman féministe haïtien, Le mal de vivre, paru en 1968, Nadine Magloire n’a jamais eu bonne presse auprès de la critique et du milieu littéraire haïtien à cause de ses prises de position sur le folklore et le créole. Le roman, très critiqué à l’époque, « dresse un portrait au scalpel des rapports de genre en Haïti », écrit Joëlle Vitiello, dans sa présentation d’elle sur Île en Île. Yves Chemla, dans un texte d’hommage paru le 16 décembre 2021 dans les colonnes du quotidien Le National, précise que :

Pour la première fois dans les lettres haïtiennes, la vie amoureuse, la sensualité, le désir, les pratiques sexuelles, sont traduites depuis une perspective féminine. […] L’ouvrage est sévèrement attaqué, mais Nadine Magloire est immédiatement reconnue comme l’initiatrice d’une parole parfois crue, et qui refuse une neutralisation fondée sur des codes dont la première fonction est de parvenir à occulter la part du féminin.

Mise à l’écart, il a fallu la réédition de son roman Le sexe mythique en 2014 dans notre collection Voix Féminines pour qu’elle revienne sur la scène. Elle est d’ailleurs la première auteure publiée dans la collection qui met en avant les « voix fortes de la littérature féminine haïtienne ».

Écrivaine contestée, comme le souligne Wébert Charles dans le premier numéro de sa rubrique Nouveaux Regards qui lui est consacré, Nadine Magloire a toujours été une auteure sincère mais qui dérange. Dans un texte paru au quotidien Le Nouvelliste le 28 janvier 2014, peu avant la sortie de Le sexe mythique, Kettly Mars affirme elle-même que Nadine Magloire :

mérite d’être connue et lue, car elle est une incontournable de la littérature haïtienne des années 60/70. Nadine Magloire « la scandaleuse » est là pour rappeler aux écrivain(e)s d’aujourd‘hui qu’ils n’ont pas inventé la roue. Les femmes (et les hommes) qui écrivent aujourd’hui au pays lui doivent beaucoup. Même si je suis d’avis que le personnage, même dans son grand âge, est franchement détestable. Mais ça, c’est une autre histoire.

Elle a eu une correspondance avec Simone de Beauvoir à qui elle a envoyé le manuscrit. Dans le 8e numéro de Legs et Littérature consacré à Marie Vieux-Chauvet, nous avons publié une partie de sa correspondance avec l’auteure d’Amour, Colère et Folie dans sa forme manuscrite.

Nadine Magloire, a-t-elle donc été en avance sur son temps ? Non. Comme le dit Gide, une œuvre n’est jamais en avance sur son temps, c’est son temps qui est en retard d’elle. Et ceci est aussi valable pour un auteur.

En 2018, nous avons publié son premier recueil de nouvelles, Rencontres, dans la collection Textes Courts. Dans son texte d’hommage, Yves Chemla note qu’« elle est une des figures de l’indépendance de pensée et de la sévérité de ton dans les lettres récentes ».

Nous présentons nos sympathies à la famille de l’auteure et tout le secteur du livre et de la culture affecté par ce départ.