Lettre à Marie Mausta Rosain

Tant que mère est en vie, la fin du monde n’aura pas lieu.
Yanick Lahens, La Couleur de l’aube

Un anniversaire, ça se fête, surtout quand il met à l’honneur une personne aussi importante que toi, tendre mère. C’est toi qui, dès l’enfance, à la manière d’un scribe et d’un compteur, m’as appris à assembler les lettres et aligner les chiffres. De telle sorte qu’aujourd’hui si je sois apte à retranscrire ton vécu et compter tes années, c’est grâce à ce petit rendez-vous journalier qu’on se donnait à l’entrée du crépuscule pour cet exercice qui m’a procuré, aussi bien à l’époque qu’à pareille heure, tant de joies, de confiance et de plaisirs.

Vivre pour la raconter, c’est la formule de cet écrivain, Gabriel Garcia Marquez, que nous avons en partage, toi et moi, pour avoir surtout admiré L’Amour aux temps du choléra et Pas de lettre pour le colonel qui ont rempli nos journées d’été devant la magie du petit écran quand nous savions inventer des prétextes pour nous réunir et nous entourer d’amis dans notre petit salon transformé en une fausse petite salle de cinéma. Cela était possible quand nous étions encore au chaud chez nous et que nos voisins n’avaient pas à courir dans tous les sens, sous les balles assassines, pour trouver un endroit où déposer leur carcasse fatiguée et usée à force de trimballer leur chagrin et leur désespoir le long des routes. Cela était possible quand il nous était permis de vivre intensément, sans peur du lendemain dont nous étions sûrs de voir apparaître avec le lever du soleil qui entrait par la fenêtre. C’était bien avant que les maîtres d’Haïti ne nous réclament le territoire et nous chassent à coup de mitraillettes.

Aujourd’hui, le soleil n’entre plus par les fenêtres puisque nos voisins n’ont plus de maison. Il n’y a plus de rire d’enfants ni de saut à la corde dans la cour ni de partie de jeux de dame sous l’amandier. Fini le temps où des jeunes du quartier venaient déguster sous les cocotiers les confiseries à la noix que tu préparais à chaque fin de printemps. On tire lamentablement dans ma rue, pour répéter le poète Georges Castera. Et le bonheur cède lentement le pas à la douleur.

Pardonne-moi maman si je te parle de cela. Je comprends que le lieu est mal choisi, puisqu’aujourd’hui est un jour spécial, et je ne devrais parler que de toi. Te parler d’amour, de feu et de tendresse. La faute est qu’il m’est difficile de passer sous silence la catastrophe qui a pris ses quartiers chez nous depuis toutes ces années et qui nous enfonce davantage. Il m’est impossible de ne pas nommer ce déferlement de haine qui s’abat sur notre peuple au-delà des frontières. Ce garçon de vingt ans qui ne réclamait que le droit de vivre et d’espérer dans un pays qui a broyé ses rêves. Ah le fameux Canaan terrestre ! Ce pays qui lui a vendu tant de promesses à force de lui faire croire qu’il pouvait faire des illusions des motifs pour bâtir son lendemain. Et tous ces nombreux compatriotes délaissés, qui s’en remettent à la Providence faute de dirigeants sur qui compter.

C’est dans tout ce tohu-bohu que j’essaye de refaire le chemin que tu m’as tracé – celui-là même que j’ai suivi pour me construire une humanité et aller à ta rencontre. Tu m’as enseigné l’amour, le respect, la sagesse et la charité. Je te dois plus de chandelles que je ne saurais compter. Les aléas de la vie ont fait que je ne puisse être à tes côtés pour célébrer ce moment comme nous savions le faire par le passé. Les frontières nous éloignent, certes nos souvenirs n’ont pas pris une seule ride.

Voilà qu’aujourd’hui tu laisses désormais derrière toi les deux fois l’âge du Christ. Tu as toutes les raisons d’être heureuse. Si le Christ a marqué l’histoire en trente-trois ans, toi, en entrant dans ce nouveau chapitre, tu as eu le privilège de doubler ce chemin pour y semer à tout vent deux fois plus d’amour, de bienveillance, de souvenirs et de bonheur autour de toi.

Joyeux anniversaire tendre mère !

Ton fils qui t’aime fort et au-delà de tout,

Dieulermesson Petit Frère

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Paru dans Le Nouvelliste du vendredi 11 septembre 2025 [Pour lire, Cliquer ICI]